Le saviez-vous ?
L'île Manitoulin est la plus grande île d'eau douce du monde — 2 766 km² entourés par les eaux de la Baie Georgienne et du lac Huron. Elle contient elle-même des lacs, et certains de ces lacs contiennent des îles. Little Current, à sa pointe nord, en est la principale porte d'entrée.
Little Current est une petite ville de 1 500 habitants perchée à la pointe nord de l'île Manitoulin, reliée au continent par un swing bridge — un pont tournant à tablier pivotant qui s'ouvre chaque jour à 13h précises pour laisser passer les voiliers. Ce détail architectural résume bien le caractère de Little Current : une ville tournée vers l'eau, la navigation de plaisance et une vie menée à un rythme que les grandes villes ont oublié. Depuis 1913, ce pont s'est ouvert des centaines de milliers de fois sans jamais manquer son rendez-vous de l'après-midi.
Manitoulin — « l'île du Grand Esprit »
Le nom Manitoulin vient de l'ojibwé Manidoo-minising, qui signifie littéralement « l'île du Grand Esprit ». Pour les peuples Anishinabe — qui regroupent les Ojibwés, les Odawas et les Potawatomis — Manitoulin n'est pas simplement une île, c'est un lieu sacré, le foyer terrestre du Grand Esprit Gitchi Manitou. Cette dimension spirituelle imprègne encore profondément la vie sur l'île : les Premières Nations représentent environ 40 % de la population permanente de Manitoulin, avec plusieurs communautés organisées en First Nations reconnues, dont Wikwemikong, M'Chigeeng et Sheshegwaning.
L'histoire du peuplement européen de l'île est récente : ce n'est qu'en 1862 qu'un traité (le Traité de l'île Manitoulin) ouvre partiellement l'île à la colonisation agricole. Mais la réserve non cédée de Wikwemikong refuse de signer — elle reste à ce jour la seule réserve « non cédée » du Canada, un statut légal unique qui témoigne d'une résistance culturelle et juridique remarquable de plus de 160 ans.
La marina de Little Current accueille chaque été des voiliers venus de tout le continent — Little Current est considérée comme l'une des meilleures bases de croisière de la Baie Georgienne.
Le swing bridge de 1913 — un pont et son rituel
Construit en 1913 par le Chemin de fer Canadien Pacifique pour permettre le passage des trains vers l'île, le swing bridge de Little Current est aujourd'hui uniquement routier — les rails ont disparu depuis longtemps, mais la structure d'acier d'origine est toujours là, retournée sur ses appuis comme elle l'a été chaque jour pendant plus d'un siècle. À 13h précises, la circulation s'arrête, les barrières descendent et le tablier pivote de 90 degrés pour laisser le chenal libre pendant quinze minutes. Les voiliers attendent, souvent plusieurs en file, dans un ballet estival qui fait partie du folklore local.
Il n'y a pas d'autre heure. Si vous avez raté le 13h, le prochain passage est le lendemain. Cette contrainte temporelle unique a façonné la culture de navigation autour de l'île : les plaisanciers planifient leurs traversées en fonction du pont, et non l'inverse. C'est l'une des rares situations où une vieille mécanique d'acier dicte encore son tempo au monde moderne.
Le Chi-Cheemaun — « le grand canoë »
Pour ceux qui viennent du Sud de l'Ontario, l'accès à l'île Manitoulin passe souvent par la mer intérieure. Le Chi-Cheemaun — « grand canoë » en ojibwé — est le ferry mythique qui relie Tobermory, à la pointe de la péninsule Bruce, à South Baymouth, au sud de l'île Manitoulin. La traversée dure 1h45 à travers la Baie Georgienne, sur un navire qui peut embarquer 638 passagers et plus d'une centaine de véhicules.
Le Chi-Cheemaun navigue depuis 1974. Il a été construit au chantier naval de Collingwood, en Ontario, et son nom ojibwé fut choisi en reconnaissance du lien historique entre la Baie Georgienne et les peuples Anishinabe. La traversée est une expérience en elle-même : on sort sur le pont, l'eau change de couleur — du vert métallique au bleu profond — et les îles du groupe Fathom Five apparaissent puis disparaissent dans le brouillard. Certains voyageurs n'oublient jamais leur premier passage à bord du Chi-Cheemaun.
Le pow-wow de Wikwemikong — un été, une nation
Chaque année, le long week-end du mois d'août (Civic Holiday, premier lundi d'août), la réserve non cédée de Wikwemikong accueille l'un des pow-wows les plus importants du Canada. Des milliers de membres des Premières Nations convergent vers l'île depuis tout le continent pour participer aux cérémonies de danse, de chant et de compétition. Le pow-wow de Wikwemikong est ouvert au public non autochtone, à condition de respecter les protocoles — ne pas photographier certaines danses sacrées, demander l'autorisation avant de prendre des portraits, ne pas entrer dans certains espaces réservés.
Pour un voyageur curieux et respectueux, c'est une occasion rare d'observer une culture vivante et non muséifiée. Les costumes des danseurs — regalia — sont des œuvres d'art individuelles transmises ou créées sur plusieurs années. Les tambours résonnent jusqu'au lac. La nourriture traditionnelle est proposée autour de la piste de danse : bannique, sagamité, poisson fumé.
L'île Manitoulin compte des dizaines de lacs intérieurs — certains abritent eux-mêmes des îles, créant une géographie fractale fascinante.
Cup and Saucer Trail — 366 mètres et la Baie Georgienne à perte de vue
Le Cup and Saucer Trail est la randonnée de référence sur l'île Manitoulin. Son nom vient de la forme de l'escarpement de grès dolomitique qu'il gravit : vu de loin, le rebord ressemble à une soucoupe renversée surmontée d'une coupelle. La randonnée principale (10 km aller-retour, niveau modéré) monte jusqu'à 366 mètres d'altitude — point culminant de l'île — en traversant des zones de forêt ancienne, des affleurements rocheux et des passages équipés d'échelles métalliques pour franchir les sections les plus escarpées.
Au sommet, la récompense est à la hauteur de l'effort : une vue à 360 degrés sur l'île Manitoulin, la Baie Georgienne et, par temps clair, les rives du continent au nord. C'est ici que la géographie unique de l'île se révèle : on voit les lacs intérieurs scintiller dans le vert sombre de la forêt, et on comprend pourquoi les Anishinabe considèrent ce lieu comme un espace entre deux mondes.
L'île qui cultive et produit
Manitoulin n'est pas seulement une île de nature et de culture : c'est aussi une île agricole dont les productions méritent d'être connues. Le terroir particulier — plateau calcaire, air humide de la baie, nuits fraîches même en été — favorise notamment les petits fruits et certains fromages artisanaux. La Cave Spring Cellars propose du vin de vignobre à South Baymouth. Les marchés fermiers estivaux de Little Current et de Gore Bay offrent légumes, herbes fraîches, confiseries au sirop d'érable et viandes fumées. On y trouve aussi le fameux fromage Mindemoya, affiné dans des caves naturelles creusées dans le calcaire de l'île — une spécialité locale discrète mais réelle.
Infos pratiques
Swing bridge : Ouverture quotidienne à 13h, 15 minutes. Anticipez si vous avez un bateau. Chi-Cheemaun : Réservation en ligne fortement conseillée en juillet–août (ownerships.ontarioferries.com). Pow-wow Wikwemikong : Premier long week-end d'août. Entrée payante, protections culturelles à respecter. Cup and Saucer Trail : Accès depuis la Hwy 540, stationnement gratuit au sentier. Prévoir 4-5h de randonnée.