Sault-Sainte-Marie — « Le Sault » pour ses habitants — est une ville de 73 000 habitants nichée entre le lac Supérieur et le lac Huron, face à son homologue américaine du même nom. Traversée par la rivière Sainte-Marie et ses célèbres écluses, la ville est un point de passage historique entre les deux Grands Lacs depuis l'époque des Premières Nations ojibwées et des missionnaires français qui, dès le XVIIe siècle, comprirent immédiatement l'importance stratégique de ce détroit naturel. Aujourd'hui, Sault-Sainte-Marie est une ville industrielle et culturelle qui conjugue héritage francophone, fierté autochtone et paysages boréaux saisissants.
Les missionnaires jésuites et la naissance d'une ville
L'histoire de Sault-Sainte-Marie commence en 1668, quand les pères Claude Dablon et Jacques Marquette y fondent la mission Saint-Simon-et-Saint-Jude. Ce n'est pas un choix anodin : les rapides de la Sainte-Marie constituent depuis des millénaires un point de rassemblement des Ojibwés, qui y pêchent le corégone en masse à chaque printemps. Marquette, dont la curiosité intellectuelle et l'habileté diplomatique sont légendaires, y apprend la langue anishinabe avant de poursuivre vers l'Ouest. Dablon, plus sédentaire, transforme la mission en véritable poste commercial et religieux.
Le nom lui-même — « Sault de Sainte Marie » — est français : sault désigne un rapide ou une chute d'eau, et Sainte-Marie rappelle la patronne des jésuites. Quand les Britanniques prennent le contrôle de la région après 1763, ils conservent le nom français, signe de l'ancrage profond de la présence francophone dans ce territoire. Aujourd'hui encore, Sault-Sainte-Marie abrite l'une des communautés francophones les plus actives du Nord de l'Ontario, avec l'École secondaire catholique Saint-Joseph, le Collège Boréal et plusieurs associations culturelles vivantes.
Le train Agawa Canyon traverse 180 km de forêt boréale intacte — l'une des expériences ferroviaires les plus spectaculaires du Canada.
Le train Agawa Canyon — sept heures dans la forêt boréale
Chaque matin à 8 heures précises, le train touristique d'Agawa Canyon quitte la gare de Sault-Sainte-Marie pour l'une des excursions ferroviaires les plus singulières d'Amérique du Nord. L'aller-retour dure sept heures : 180 kilomètres de voie ferrée taillée dans le Bouclier canadien, des viaducs vertigineux enjambant des gorges de granit rose, des lacs turquoise visibles seulement depuis le train, des chutes que vous n'apercevrez que quelques secondes avant que la locomotive disparaisse dans la courbe suivante.
La ligne fut construite entre 1899 et 1914 par la compagnie Algoma Central Railway pour relier les mines et les camps forestiers de l'arrière-pays. Elle n'était pas conçue pour les touristes, ce qui explique son caractère parfaitement authentique : il n'y a pas de route parallèle, pas de chalet accessible autrement, pas de fibre optique le long des voies. Le train s'arrête deux heures au cœur du canyon, le temps d'une promenade jusqu'aux chutes Bridal Veil, d'un pique-nique sur les rochers — ou d'un repas dans le wagon-buffet à bord, où l'on sert des soupes chaudes et des sandwichs canadiens depuis des décennies. En octobre, quand l'érable, le bouleau et le peuplier faux-tremble embrasent la forêt en rouge, orange et jaune, les places se réservent des mois à l'avance. C'est probablement l'un des plus beaux spectacles naturels que le Canada puisse offrir.
Les écluses — une prouesse d'ingénierie de 1895
La différence d'altitude entre le lac Supérieur et le lac Huron est de 6,4 mètres. Pour les Ojibwés, c'était un obstacle à portager. Pour les compagnies minières et forestières du XIXe siècle, c'était un problème économique colossal. La solution : construire un canal à écluses le long des rapides. Les Américains ouvrent leur propre canal en 1855. Le Canada attend 1895 pour inaugurer son écluse canadienne, sur la rive ontarienne.
Aujourd'hui, le canal de Sault-Sainte-Marie est l'un des systèmes de navigation les plus fréquentés du monde. Des lakers — ces immenses cargos d'eau douce qui peuvent mesurer jusqu'à 300 mètres de long — y transitent plusieurs fois par jour pour transporter le grain des Prairies, le minerai de fer du Minnesota ou le charbon des Appalaches. Observer un tel navire s'engager lentement dans l'écluse est une expérience qui relativise instantanément l'échelle humaine : la coque du bateau dépasse à peine les bords du canal, avec quelques dizaines de centimètres de marge de chaque côté. Des visites guidées sont proposées par Parcs Canada chaque été, avec accès aux mécanismes originaux de l'écluse canadienne, classée site historique national.
En hiver, Sault-Sainte-Marie revêt un manteau blanc caractéristique du Bouclier canadien — les conditions idéales pour le ski de fond et la motoneige.
Algoma Steel — une ville d'acier
On ne peut pas comprendre Sault-Sainte-Marie sans comprendre Algoma Steel. La société est fondée en 1901 par Francis Clergue, un homme d'affaires américain au tempérament de bâtisseur qui voit dans les ressources du Nord de l'Ontario une fortune à saisir. Son plan est ambitieux : mines de fer à Wawa, charbon importé des Appalaches, acier produit sur place à Sault-Sainte-Marie, puis transporté par le chemin de fer Algoma Central vers les marchés du Sud. La formule fonctionnera presque parfaitement pendant un siècle.
Algoma Steel a façonné la géographie sociale de la ville. Elle a attiré des milliers d'immigrants italiens dans les années 1950 et 1960 — la communauté italo-canadienne de Sault-Sainte-Marie est aujourd'hui l'une des plus importantes du Nord de l'Ontario, avec son propre club, ses trattorie et ses associations. L'usine elle-même est visible depuis de nombreux points de la ville, avec ses hauts-fourneaux qui crachent leur fumée dans le ciel parfois rosé du soir. En 2021, Algoma a annoncé sa conversion progressive à la production d'acier vert à l'électricité — un tournant qui résonne bien au-delà des frontières de la ville.
Roberta Bondar — la fille de Sault
Née à Sault-Sainte-Marie en 1945, Roberta Bondar est la première femme canadienne à avoir voyagé dans l'espace. En janvier 1992, elle embarque à bord de la navette Discovery pour la mission STS-42, consacrée aux sciences de la vie en microgravité. Neurologiste de formation, photographe de talent reconnu, Bondar est ensuite devenue une voix importante pour la conservation de la nature canadienne. Son exposition itinérante de photographies naturelles a été présentée dans des musées à travers le monde. À Sault-Sainte-Marie, son nom orne le parc riverain du centre-ville — le Bondar Pavilion — là où l'on observe, par temps clair, la rive américaine du Michigan à quelques centaines de mètres.
Le pont international et la frontière invisible
Inauguré en 1962, le pont international de Sault-Sainte-Marie relie les deux villes sœurs en enjambant la rivière Sainte-Marie sur 2,8 kilomètres. C'est l'un des postes frontaliers les plus utilisés entre le Canada et les États-Unis dans la région des Grands Lacs. La ville américaine — simplement appelée « the Soo » côté Michigan — partage avec sa jumelle ontarienne une histoire commune, une culture commune et, jusqu'en 1962, une traversée en barge pour passer de l'une à l'autre. Aujourd'hui, les habitants des deux rives se côtoient quotidiennement pour le travail, le commerce et les loisirs, dans un exemple rare de bi-nationalité culturelle qui mérite d'être observé de près.
Infos pratiques
Train Agawa Canyon : Départ 8h, retour ~15h. Réservation obligatoire, surtout en octobre. Tarif adulte ~90 CAD. Écluses : Site historique national Parcs Canada, visites guidées juin–octobre. Aéroport YAM : Vols depuis Toronto (Air Canada), 1h20 de vol. Hébergement : Hôtels en bordure de rivière, motels le long de la Hwy 17.